L'urbanisme tactique c'est quoi ? Une approche à court terme pour des effets à long terme

L’urbanisme tactique c’est quoi ? Une approche à court terme pour des effets à long terme

Rééquilibrer l’espace urbain au profit des piétons & cyclistes

Une table, quelques chaises, deux ou trois pots de fleurs habilement répartis et hop, voici une place de parking de 10m² transformée en aire de repos à destination des piétons et des cyclistes.

Alors que Pierre Serne, président du club des Villes Cyclables, vient d'être nommé par la ministre de la transition écologique Elisabeth Borne pour étudier la mise en place de solutions de réseau cyclable temporaire durant cette crise sanitaire du Covid-19, il convient de faire un retour sur les origines de ce que l'on nomme l'urbanisme tactique.


Un mouvement né aux Etats-Unis

"Alerter l'opinion publique sur l'emprise grandissante de la voiture sur l'espace public"

Ce "tactical urbanism" ou "pop-up urbanism" comme l'appelle nos amis anglo-saxons n'est pas la soudaine idée brillante d'un élu en pleine pandémie. En réalité, il prend sa source aux Etats-Unis il y a plus de 50 ans, à San Francisco précisément. Là-bas déjà, des activistes veulent alerter l'opinion publique sur l'emprise grandissante de la voiture sur l'espace public.

Ils décident alors de transformer des zones de stationnement automobile et de les convertir en zones à usage exclusivement piéton. Bonnie Ora Sherk est une architecte paysagiste américaine, et est l'une des pionnières de ce mouvement de "portable architecture" qui entend dénoncer - dès cette époque - la pandémie automobile qui s'annonce.

Plus tard, c'est en 2005 que cette action se trouve un nom : Park(ing) Day (photo ci-dessus - nous vous en parlions déjà il y a huit ans de cela). Et c'est encore à San Francisco qu'un collectif d'artistes, ReBar, reprend le flambeau du mouvement né dans les années 70.

Et les organisateurs de ces événements plus ou moins officiels ne manquent pas d'idées : terrasse de café, jardin d'agrément, galerie d'art, structures sportives, mini-golf ou encore aire de jeux pour enfants… Park(ing) day est devenu une manifestation internationale, relayée par les activistes locaux de nombreuses villes à travers la planète.

Une réflexion sur l'espace public

"Une réflexion plus globale sur l'utilisation de l'espace public urbain"

L'urbanisme tactique, théorisé par l’architecte américain Mike Lydon, s'il pourrait s'apparenter à un activisme purement anti-voiture, est en réalité plus complexe que cela. C'est une action incitant à une réflexion plus globale sur l'utilisation de l'espace public urbain.

On pourrait l'assimiler au concept de guérilla marketing, qui consiste à utiliser cet espace public pour faire passer un message - souvent commercial, parfois politique - à moindre frais.

Un passage piéton aux couleurs de l'arc-en-ciel, à Paris. / © Alexis Sciard MaxPPP

C'est par exemple en 2013 qu'un collectif finlandais a peint un passage piéton arc-en-ciel devant l'ambassade de Russie à Helsinki, afin de dénoncer des lois homophobes. Depuis, des centaines de villes dans le monde ont repris ce symbole en colorant elles-aussi certains passages piétons (A Paris, ils sont même devenus permanents).

Les urbanistes parlent aussi de guérilla urbaine, lorsque des collectifs agissent - souvent contre l'avis des municipalités - pour transformer rapidement une voirie automobile en secteur dédié aux piétons ou aux cyclistes.

Sécuriser une piste cyclable avec de simples cônes de signalisation, tracer une nouvelle bande vélo en une nuit avec de la peinture et des pochoirs¹, utiliser des gobelets ou des tomates pour dénoncer la dangerosité d'une bande cyclable … autant d'exemples d'actions concrètes et faciles à mettre en place…

...et qui parfois deviennent permanentes : En 2017, à Wichita au Kansas, des activistes ont détournés des plongeurs ventouse de toilettes en potelets de sécurisation pour une piste cyclable le long d'un axe routier réputé dangereux. Résultat : la municipalité a accepté le fait que les cyclistes avaient besoin de sécurité à cet endroit et a installé une infrastructure pérenne ! (un autre exemple de ce type à San Francisco).

Dans le même esprit, mais avec une approche socio-économique, voici le mouvement We Park. Pour dénoncer le tarif parfois prohibitif des bureaux, de jeunes actifs salariés ou entrepreneurs ont décidé d'installer leur bureau … sur une place de parking ! Prix du loyer imbattable.

Ce mouvement, lancé aux Etats-Unis par Victor Pontis l'année dernière, commence à se déployer dans le monde (il est arrivé en France). Il commence même à créer une macroéconomie à l'instar de la solution Pragli, qui installe des bureaux temporaires dans des camions aménagés.

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Si ces sujets vous intéressent, vous pouvez suivre les hashtags #wepark, #parklet2go ou encore #parkingday.

Les Bouquinistes de Paris sont un exemple de guérilla urbaine avant l'heure

Une approche bottom-up

Ainsi, par une action concrète, rapide, visuellement parlante et nécessitant peu de moyens financiers - dans le langage procédurale, on nomme cela une approche ascendante - l'urbanisme tactique parvient à convertir l'usage premier d'un espace urbain, par petites touches. On nomme aussi cela de l'acupuncture urbaine.

Il s'agit de mettre en place - à court terme - des modifications de voirie, pour en tirer ensuite des conclusions et donc des solutions - à long terme. L'urbanisme tactique possède aussi une vertue, celle d'une approche centrée sur l'humain avant même la notion d'usage.

La ciclovia de Guillermo Peñalosa, le Paris-Plage de Bertrand Delanoë, la transformation de Times Square par Janette Sadik-Khan sont autant d'exemples d'urbanisme tactique qui ont permis, au-delà de la métamorphose urbaine, d'induire une modification de l'état d'esprit et du point de vue de l'usager.

André Gide, dans son roman "Paludes" paru en 1895, parle d'idiosyncrasie : "Nous ne valons que par ce qui nous distingue des autres ; l'idiosyncrasie est notre maladie de valeur face aux influences de divers agents extérieurs."

L'urbanisme tactique influence ainsi le comportement particulier, la "personnalité psychique" propre de l'individu. Cette méthode a ainsi des conséquences non seulement sur l'espace urbain en lui-même, mais induit aussi un impact sociétal évident, un marqueur fort en terme sociologique.

Mieux répartir l'usage modal (dans le contexte de crise)

Le plus souvent il est vrai, cet urbanisme tactique va permettre de mieux répartir l'usage modal. Car c'est bien de cela qu'il s'agit. Un rééquilibrage des modes de transport - dont nous vous parlions déjà dans cet article - qui, dans cette crise sanitaire mondiale, devient primordial à mettre en oeuvre.

"Récupérer l'espace que n'utilise plus les automobilistes"

En Chine, le Covid-19, en plus de faire des milliers de victimes, à eu un effet encore plus dommageable pour l'avenir de la planète. Les citoyens chinois - par peur des espaces confinés des transports en commun - se sont massivement tournés vers la voiture individuelle.

L'urbanisme tactique que souhaite mettre en place le gouvernement va - dans tous les cas nous l'espérons vivement - permettre de récupérer l'espace que n'utilise plus les automobilistes actuellement afin de le réallouer, à la fois aux cyclistes et aux piétons - y compris les trottinettes et autres nouveaux engins de déplacement personnel. Tout cela bien sûr dans un but précis : réduire la densité de ces derniers et agrandir leur superficie afin de respecter au mieux la distanciation sociale durant la période restante de confinement.

Et la France est clairement en retard sur ce sujet. Aux Etats-Unis (New-York), en Colombie (Bogota), au Mexique (Mexico City), en Allemagne (Berlin), au Canada (Calgary), en Australie (Sydney)... un peu partout dans le monde, des maires ont pris des décisions pour faire en sorte de donner plus d'espace à leurs concitoyens, soit en traçant temporairement des infrastructures cyclables, voire même parfois en piétonnisant totalement certains axes majeurs.

En France, c'est la ville de Montpellier qui dégaine la première. Le maire Philippe Saurel qui, il y a peu, restait persuadé qu'il n'y avait que deux cyclistes dans sa ville, a depuis changé de braquet et de point de vue - sur le vélo.

Grandement aidée par l'association FUB Vélocité, très active sur le territoire montpelliérain, l'agglomération devrait prochainement mettre en place un plan d'aménagements vélo provisoire, devançant ainsi les volontés du ministère de la transition écologique.

Une ville apaisée, un trafic automobile proche du nul, des aménagements cyclables larges et sécurisants, de la place pour les piétons… Il aura fallu arriver à ces malheureux extrêmes sanitaires pour finalement obtenir ce que associations, militants, activistes de tous bords réclament depuis des décennies. Et ça, pas même les meilleures spécialistes de l'urbanisme tactique ne l'auraient prédit.

Une façon pour le gouvernement de reconnaître, à demi-mot, que le vélo est un mode de transport à part entière, favorisant l'activité physique et la décongestion des villes.

Il ne reste plus qu'à souhaiter que ces infrastructures temporaires, réalisées dans un contexte sanitaire particulier, deviennent des solutions pérennes une fois sorti du contexte de crise.

¹ Note à nos amis les urbanistes : non un vélo peint sur un trottoir ou sur une route, ce n'est pas de l'urbanisme tactique, c'est juste une mauvaise réponse (la peinture ne protège pas).

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