[Réflexion] Non, mon vélo n'est pas une voiture

[Réflexion] Non, mon vélo n’est pas une voiture

"Il faut penser le système vélo au même titre que nous avons un système voiture" nous répète sans cesse les équipes de la FUB¹. On reconnait volontiers l'efficacité vicieuse du système automobile dans sa globalité : des routes partout, des parkings partout, des stations-service partout... En tant que cycliste du quotidien, l'on rêverait d'obtenir une infrastructure servicielle aussi bien rodée que celles dont jouissent les automobilistes. Néanmoins, peut-on en attendre autant de notre véhicule du quotidien ? Dit autrement, mon vélo est-il une voiture comme les autres ?

Mon vélo est-il une voiture comme les autres ?

La bicyclette telle qu'elle a été imaginé par Michaud - l'inventeur français du vélo moderne rappelons-le (un poil amélioré par des anglais ensuite...) - n'a pas tant évolué que cela. Elle a toujours un pédalier qui propulse l'engin sous l'action humaine, une direction pour éviter le tout droit et des freins qui permettent de stopper l'engin. Bien sûr, depuis, l'innovation technologique est venue apporter son lot d'améliorations. Des améliorations qui, je ne saurais dire le contraire, rendent l'expérience bien plus agréable qu'à l'époque des forçats de la route.


Des matériaux de plus en plus légers mais aussi de plus en plus résistants, des ordinateurs qui améliorent les géométries, des freins à disque de plus en plus puissants, des transmissions électroniques... Bref, difficile sur ce point de bouder notre plaisir. Vélotaf, VTT, route, gravel... peu importe votre pratique, si vous roulez sur un vélo de bonne gamme, vous savez de quoi je parle.

"On a de plus en plus tendance à vouloir prendre les cyclistes pour des automobilistes"

Pour autant, je remarque dans le discours ambiant et les remarques des non-pratiquants (les "oui mais les cyclistes", ceux là même) on a de plus en plus tendance à vouloir prendre les cyclistes pour des automobilistes. Une volonté de transposer au vélo ce qui fonctionne pour la voiture. Et ce, que l'on parle du véhicule - le vélo - que de l'utilisateur en lui-même - le cycliste.

Je n'ai pas besoin de clignotants

La première invention qui nous vient à l'esprit, c'est le clignotant. Pourquoi diable vouloir affubler le cycliste de clignotants ? Ces indicateurs de direction ont été inventé pour l'automobile. Difficile de tendre le bras coincé à l'intérieur d'une carlingue métallique. Le cycliste lui, est en prise avec son environnement extérieur. Et surtout, il demeure visible par les autres usagers de la route. Il lui suffit d'indiquer sa volonté de tourner en tendant simplement le bras, tout en contrôlant du regard ce qui arrive derrière lui. Les clignotants sur un vélo ajoutent seulement de la complexité.

Pourquoi aurais-je besoin d'un système ABS ?

Oui, désormais les vélos, notamment ceux à assistance électrique, peuvent être dotés d'un système ABS. J'ai moi-même eu l'occasion de tester un système de ce genre lors d'une présentation chez le constructeur allemand Bosch près de Stuttgart en 2018. Le vélo embarque un boitier qui vient ajouter un système anti-blocage des roues en cas de freinage d'urgence.

C'est un gage de sécurité additionnel, c'est indéniable. Mais c'est aussi un système qui vient alourdir (et enlaidir) le vélo et pomper sur la batterie. De plus, ces systèmes se retrouvent aujourd'hui le plus souvent sur des vélos de type speedbike. On ne parle donc plus de vélo (en France en tout cas) mais de deux-roues motorisés, capable d'aller jusqu'à 45 km/h. Ne serait-il pas plus raisonnable d'accepter de rouler à des vitesses "normales" pour éviter d'avoir à réagir au quart de seconde, en comptant uniquement sur la capacité technologique de son véhicule ?

Les airbags, c'est pour les voitures

Un autre exemple probant du trop-plein de technologie que l'on veut faire subir au cycliste : l'airbag pour vélo. Certains cherchent à l’introduire sur la tête de l'utilisateur (lire mon avis (mitigé) sur l'airbag Hövding). D'autres tentent de le dissimuler à l'intérieur d'une veste (comme la Helite B'safe). Récemment, c'est la marque française Urban Circus qui s'est associée avec Helite pour lancer une veste vélo avec airbag intégré.

Encore une fois, on salue l'effort de vouloir sauver la vie du cycliste. Pour autant, doit-on obligatoirement passer par un gadget électronique pour s'affranchir de toute vigilance lorsque l'on roule à vélo ? D'autant qu'il faut penser qu'avec ce genre de produit, vous ne devez pas oublier de le recharger régulièrement ; Les cartouches de Co² posent des soucis de recyclage (le Hövding lui, est carrément jetable) ; Et quid de la période estivale ? Porteriez-vous une veste airbag en plein été ?

Sur le même sujet  Lunettes connectées Julbo EVAD-1 [Le Calendrier de l’avent Vélo 2020]

Le vélo, le futur de la mobilité

On dit souvent que le vélo, c'est le futur de la mobilité. On n'a pas dit que la mobilité se devait d'être futuriste. Si la technologie a grandement amélioré la vie du cycliste depuis quelques décennies, on peut se demander de la pertinence à aller (trop ?) loin dans le mimétisme automobile. Le vélo électrique est par exemple une superbe invention, mais qui reste simple d'usage. Et ce n'est pas un véhicule motorisé, c'est un vélo doté d'une assistance électrique, qui vous aide dans le pédalage. Nuance.

"c'est justement la simplicité du vélo qui fait à la fois tout son charme et toute son efficacité"

Certes, certaines de ces inventions citées plus haut ont à cœur de rendre la vie du cycliste plus sécurisée et sécurisante. Mais plutôt que de vouloir soigner les conséquences, ne vaudrait-il pas mieux s'atteler aux causes de cette insécurité prégnante (entre autre : le trafic motorisé, son omniprésence et sa vitesse excessive).

Il me semble que c'est justement la simplicité du vélo qui fait à la fois tout son charme et toute son efficacité. Inutile de vouloir l'affubler d'un bardas de gadgets soit disant technologiques, pour tenter de transformer une invention qui fonctionne déjà parfaitement telle qu'elle est. Sinon, on risque de tomber dans des travers qui frisent le ridicule, à l'instar de ce concept de Canyon, qui veut faire passer le vélo ... pour une vraie voiture.

Des gadgets OK, mais pas des normes

Entendons-nous bien, je ne dis pas qu'il faut arrêter d'utiliser toutes ces solutions . Vous avez le droit d'être un geek du vélo et un technoboy (ou une technogirl). D'ailleurs, je comprends même l’intérêt de ces concepts d'aide à la conduite. Des systèmes qui peuvent très probablement venir rassurer un non-cycliste qui envisagerait de le devenir. Il peut ainsi retrouver des marques et des réflexes et envisager une mise en selle plus sereine.

Prenez l'exemple de tous ces VAE high-tech qu'on tente de vous vendre à grands coup de site web épuré et de campagne marketing vantant la haute technologie (Angell Bike, Cowboy, Van Moof, ou même Iweech (un vélo qui embarque de l'Intelligence Artificielle)). Cherchent-ils à vous vendre un vélo ou vous délivrer l'expérience d'un véhicule intelligent ? Et cela semble fonctionner. Ces VAE technologiquement avancés trouvent leur cible. Quid de la durabilité de ses vélos, de leur logiciel, de leur électronique ?

Sur l'aspect connecté, on peut aussi se poser la question : à qui profite réellement ces technologies ? A l'instar d'un Tesla (ou simplement votre smartphone), n'oublions-pas que ces technologies embarquées sur un vélo permettent aussi une collecte de data. Des données qui peuvent avoir une valorisation très intéressante (et donc lucrative) pour le fabricant. Sans compter que plus le vélo est bardé de "techno" moins vous serez autonome pour le réparer.

Pour résumer, des technologies qui viennent en supplément, et délivrer une expérience "sans friction" pour l'utilisateur. Pourquoi pas. Le risque ? Que tous ces add-ons deviennent la norme de nos vélos de demain. Et nous, on aime bien agiter notre bras quand on veut signifier que l'on souhaite tourner.

En revanche, sur l'aspect services, pour paraphraser la FUB à nouveau, n'hésitons-pas à créer un système vélo en copiant ce qui fonctionne pour l'automobile : des services de location facile d'accès, des voies cyclables partout, des parkings vélo partout, des ateliers de réparation partout...

¹ "Système vélo" - un terme emprunté à l'économiste pro-vélo Frédéric Héran. L'ADEME en a même fait un guide.

Retour en haut de page