Avis de décès: le vélotaf est mort

Avis de décès: le vélotaf est mort

Éloge funèbre du vélo utilitaire

C'est peut-être un peu too much de commencer ce billet avec cet hommage militaire des héros morts au combat. D'un autre côté, si cette musique ne vous file pas des frissons, alors nous ne sommes pas fait du même bois. Parce que j'aime avoir les poils qui se dressent (ceux que je n'ai pas rasés évidemment), je mets ça là. Je le mets avec respect. Assurément.

Une énième victime de ce virus vient s'ajouter à la déjà trop longue liste de disparus. En difficulté depuis plusieurs mois, peut-être même quelques années, le vélotaf n'a pas réussi à émouvoir le sommet de l'Etat, qui n'a pas su se rendre à son chevet à temps. L'a-t-il seulement souhaité?


"Les milliards versés à l'industrie de l'aviation, les autres milliards versés à l'industrie de l'automobile n'auraient de toutes façons rien pu faire pour sauver le vélotaf" nous glisse un expert sous le sceau de l'anonymat. Comme une volonté de nous consoler, ou de nous rassurer, l'argent ne peut pas tout résoudre. Il n'empêche, c'est le cœur lourd que nous vous faisons part du décès de cette pratique, qui n'a jamais véritablement réussi à décoller.

Chronique d'une mort annoncée

"Et oui vélotaf est un mot valise, le mariage du vélo et du taf. Le mariage du meilleur et du pire en quelques sortes"

"Fallait s'y attendre" souffle dépitée une source proche du dossier qui, elle aussi, préfère rester anonyme (décidément). C'est vrai que le vélotaf est né d'une manière un peu bancale, au printemps 2005. C'est par des chemins de traverse que ce mot valise est arrivé en gare. Et oui vélotaf est un mot valise, le mariage du vélo et du taf. Le mariage du meilleur et du pire en quelques sortes. Ça ne pouvait pas marcher dès le départ, tout sémiologue un peu avertit l'aurait prédit (si seulement on lui avait demandé son avis).

Chaussure de vélotaffeur en Septembre 2019 (image d'archives)

Au début des années 2000, comme aux pires heures du dark web, le vélotaf n'était qu'une pratique de quelques initiés qui se refilaient les tuyaux sous le manteau, parfois sur un forum du même nom. Extraits (libres et déformés):

Le béotien: "J'ai mal au cul sur mon vélo, quelle selle me conseillez vous?"

Les experts en chœur : "Prends une Broks*, c'est la Rolls de la selle."

Quelques mois plus tard ce même malheureux revenant à la charge avec ces mots (à peu près encore les extraits sont libres et déformés on vous l'a dit):

"j'ai suivi vos conseils, j'ai acheté une Broks, j'ai toujours mal au cul sur mon vélo".

Les experts en choeur "ha bah c'est normal que tu aies encore mal au cul sur ton vélo, une Broks en moyenne il faut la rouler 10,000 kilomètres pour quelle se fasse à ton fessier. Insiste, d'ici 3 ans, à ton rythme, tu seras comme dans un fauteuil club sur ta selle".

Le malheureux :

"Ok, merci, j'y retourne, je me tanne le cul pour assouplir ma selle donc. Merci encore pour vos super conseils, je vous aime. Vive le vélotaf!".

"On ne compte plus les "Va t'acheter une voiture mon pauvre", "pousse toi de ma route, je bosse moi" vociférés sur les bords de route"

Quelques courageux (et courageuses) tentaient de porter haut les couleurs du vélotaf. Très vite, ils se faisaient rabrouer par une population dubitative et il faut le dire pas prête à voir ces hordes de cyclistes en pantacourt et autres sandales allemandes débarquer au bureau, transpirant et (il se murmure) sentant le grizzly tout juste sorti de son hibernation. En 2015 (ça a commencé un jeudi) les hostilités ont commencé à fuser.

Pour la majorité des Français (il faut dire qu'ils étaient automobilistes) ces pratiquants du vélotaf n'étaient pas le bienvenu sur les routes de France; on ne compte plus les "Va t'acheter une voiture mon pauvre", "pousse toi de ma route, je bosse moi" vociférés sur les bords de route. A son apogée, un vélotaffeur, Raymond pour le nommer (l'anonymat il s'en fout lui, il n'a plus rien à perdre), nous indique s'être fait traité de "sale Bobo bouffeur de quinoa". Pour Raymond, qui vote à droite, le coup fut rude à encaisser.

Lors de notre entretien, nous sentons que l'émotion n'est pas loin et qu'évoquer ce douloureux souvenir le remue. Il ajoute avec des trémolos dans la voix "Moi, m'accuser de sale bobo bouffeur de quinoa, alors que j'habite Levallois-Perret, que je soutiens Monsieur Balkany depuis des décennies, (il insiste à la relecture pour que l'on mette un majuscule à "Monsieur"), franchement, ça me fait mal au cœur et ça me dégoûte. Comment peut-on stigmatiser d'une manière aussi virulente mon goût pour la pédale?".

Il ajoute, dans un dernier aveu "en plus la quinoa, j'ai essayé une fois, j'ai failli m'étouffer, c'est pour dire". Malgré le traumatisme, Raymond n'a pas complètement arrêté la pratique, mais il reconnaît préférer rouler désormais moulé dans son cuissard aux couleurs de son club de cyclo, sponsorisé par l'agence immobilière de son cousin et l'hypermarché Leclerc où travaille sa nièce. "Il y a quand même une autre ambiance, nous sommes entres nous et on se sert les coudes quand un problème survient avec un usager motorisé". Qui pour le contredire?

Pêché par orgueil

Une fois le coup encaissé, l'ensemble des acteurs de feu la pratique vélotaf, s'accordent. Ils tentent une analyse, lucide. "On ne l'a pas vu venir. Il y a pourtant eu des signes annonciateurs. De temps en temps, dans la presse quotidienne nationale, un article reprenant le mot "vélotaf" apparaissait."

Notre groupe témoin nous confirme qu'ils avaient le sentiment d'être enfin reconnus; aussi la sensation flatteuse d'écrire l'histoire. "On s'est pris pour des précurseurs, l'atterrissage est rude".

Tu la vois l'allusion?

Comme un miroir aux alouettes les articles de presse, les passages à la télévision, un livre aussi publié en 2019 avec le titre "Vélotaf" est dans dans les rayons de toutes les bonnes librairies. Dire que la communauté était en liesse est peut-être un peu extrême, il n'empêche qu'il y a eu une légère baisse de la garde. "Oui, nous étions grisés par toute cette attention" nous confirme celui qui semble être le chef, "Nous pensions que la vélorution était actée". (NDLR: Lors de notre enquête est aussi revenu souvent cette expression "On vélorutionne la mobilité". Comme un subtil jeu de mot, hommage à notre histoire bien Française).

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Quelques signaux n'ont pas été pris au sérieux

Sans reprendre toute l'histoire et en se gardant bien de citer des personnages politiques comme Anne Hidalgo ou encore Eric Piolle, la pratique du vélotaf à commencé à être en perte de vitesse au moment des grèves de Décembre 2019.

Une enquête réalisée sur un échantillon pas très représentatif avec une méthode très aléatoire montrait que seuls 9% des sondés interrogés sur leur vélo le matin affirmaient vélotaffer. Les autres, toujours sur leur vélo, toujours à destination du bureau, à la question "Diriez-vous que vous pratiquez le vélotaf?" soit regardaient notre enquêteur avec des yeux ronds, soit filaient à toute blinde direction le bureau pour s'éloigner aussi vite que possible de notre enquêteur. Patrice. Notre enquêteur (vélotaffeur de la première heure) nous affirme avoir reçu une gifle pour seule réponse d'une jeune femme. (L'effet #metoo? probablement).

A cette même enquête, réalisée à peu près dans les mêmes conditions, d'une manière très aléatoire, mais réalisée en Septembre 2019 (soit 3 mois avant les grèves), le taux de réponse "oui je vélotaffe" était de 92%. Un constat sans appel.

"Bah, alors Jéjé, tes points du permis ont fondu plus vite que les glaçons dans ton Ricard?"

Puis la suite de l'histoire, vous la connaissez, la Covid-19 est passée par là. Les pistes cyclables temporaires sont apparues. Parfois l'édile local a confondu "temporaire" avec "éphémère". Souvent, la corona-piste temporaire devient réglementaire. Comme si le vélo était devenu LE geste barrière.

Pire, le vélo serait devenu une évidence pour des millions de Français. Patrice a mené l'enquête (cf plus haut) et parmi les cyclistes du quotidien interrogés, le taux de celles et ceux qui affirment vélotaffer est tombé à 1%. Une chute dans les sondages qu'aucune personnalité politique ne souhaite à son pire ennemi.

Les Français en s'appropriant le vélo comme solution de mobilité ont coupé court à la vélorution. Ils ne veulent pas faire partie de cette communauté (même si le pantacourt a été avantageusement remplacé par le bermuda), ils veulent simplement aller au bureau, en paix, sur leur vélo. Il faut bien ouvrir les yeux, dans les villes de France, dans les campagnes aussi, point de vélotaffeurs à l'horizon. Uniquement des cyclistes normaux, sur des vélos normaux. Pas de poings levés, pas de vélorution.

C'est certain, il y a bien un après Covid. Avant, quand j'annonçais aller au bureau à vélo, la réaction était quasi-systématique "Bah, alors Jéjé, tes points du permis ont fondu plus vite que les glaçons dans ton Ricard?"

Depuis juin 2020, quand il m'arrive parfois de me déplacer en voiture la réaction est la suivante "Merde, tu t'es fait volé ton vélo? j'ai peut-être un mulet à te prêter, si tu me promets d'en prendre soin".

Le vélotaf est mort et ce n'est pas la mort du petit cheval

Evidemment se pose la question de l'après. Ces associations, ces militants, ces vélotaffeurs de la première heure, vont-ils devoir imaginer une nouvelle mobilité, un nouveau combat? Vont-ils réussir à se ré-inventer? Le vélotaf rejoindra-t'il la destinée d'Icare qui s'est brûlé les ailes à trop vouloir s'approcher du soleil, ou tel un Phénix il renaîtra de ses cendres? Nous voyons un avenir radieux.

Certainement, ils sauront se ré-inventer et accompagner cette transition. Parce que les gens normaux, sur leur vélos normaux, ils ne savent pas toujours comment bien attacher leur spad. Parce que ces gens normaux, sur leur vélos normaux se demandent s'ils doivent porter un casque ou pas. Parce qu'ils sont normaux, ils ne connaissent pas toutes les subtilités entre une roue de 650 et une roue de 700. C'est normal.

Aussi parce que le vélo est un jeu d'enfants, c'est définitivement un truc trop sérieux pour laisser les hommes et les femmes politiques décider tous seuls ce qui est bien pour les gens normaux à vélo. Aussi, les vrais militants, les purs, les durs ceux qui demandaient en 2016 "more bikes" sont déjà sur la bataille suivante, "Ban cars". A ceux là j'ai envie de dire: "La lutte continue, vive le vélo, vive les gens normaux, à nous la liberté".

* la marque exacte de la selle a été habilement modifiée, à la demande de la régie pub qui ne souhaite pas se fâcher tout de suite avec un potentiel futur annonceur.

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