Effigear, la boite de vitesses vélo Made in France qui crie sus aux dérailleurs

Effigear, la boite de vitesses vélo Made in France qui crie sus aux dérailleurs

Nous vous avons déjà parlé du fabricant français Effigear et de sa boite de vitesses vélo. En février 2021, Xavier posait ses fesses sur un vélo équipé d'un prototype du moteur vélo électrique Valeo, justement équipé d'une boite de vitesses vélo Effigear. Il faisait un compte-rendu plutôt enthousiaste de son expérience. Voilà donc, Effigear, c'est qui ? C'est quoi ? La parole à Vincent Lecornu, co-fondateur et en charge des ventes et du développement de l'entreprise.

Effigear, une boite de vitesses dans un vélo ??!

Dossier | Le Made in France dans le vélo

Le Made in France dans le vélo, c'est évidemment un enjeu politique, économique. "Le vélo, des emplois non délocalisables" aiment bien dire nos différents ministres et présidents de régions. Ça fait un petit moment que nous avons envie, nous aussi, de nous intéresser d'un peu plus près à cette production française (sans devenir les chantres du tout Made in France).

Un Tour de France du Made in France. Nous allons vous présenter des marques, des entreprises, des artisans, des industriels qui œuvrent dans leur coin pour produire du "fabriqué en France". N'hésitez pas, d'ailleurs, à nous proposer par e-mail ou en commentaire, des producteurs "made in France" sur lesquels vous vous dites que nous serions bien avisés de nous y attarder (on a déjà une liste longue comme le bras, on est prêt à avoir une liste longue comme les bras et les jambes).

Effigear, pour ma part, je concède que la marque était un peu nébuleuse. Je ne savais pas bien ce qu'ils font, qui ils sont, ce qu'ils proposent. Et comme je n'aime pas trop ne pas comprendre (ça m'arrive si souvent), je me suis calé un rendez-vous téléphonique avec Vincent pour une interview. Et comme on aime bien partager, nous vous proposons ci-dessous un condensé de la discussion que nous avons eu avec Vincent, fin juin 2022.


La partie avant

Weelz! : Avant de parler d'Effigear et de la boite de vitesses vélo, qui êtes-vous Vincent ?

Vincent Lecornu : Aujourd'hui je suis en charge des ventes et du développement d'Effigear et la marque de VTT Cavalerie. Je suis l'un des co-fondateurs de l'entreprise. Après une école de commerce (Ndlr: ISG), j'ai fait ma carrière dans le monde des télécoms ; et j'ai pris conscience de l'importance que pouvait avoir le vélo et les mobilités actives et durables, dans les solutions à apporter au niveau de la mobilité.

En 2015, j'ai eu une sorte de révélation quand j'ai acheté mon premier VTT électrique. J'ai quitté Paris pour m'installer en province, rejoindre la région dont je suis originaire ; avec l'ambition de développer quelque chose dans la mobilité. J'ai commencé par une expérience chez eBikeLabs1 avec un contrôleur connecté.

Vincent Lecornu à gauche, David Rouméas à droite

Ce passage m'a permis d'intégrer le milieu du cycle, de la mobilité et plus précisément de la mobilité électrique. Et puis, j'ai rejoint David Rouméas. Nous sommes associés dans l'aventure Effigear. On s'est rencontrés fin 2019. On a décidé de s'associer avant Noël de la même année et on a finalisé le rachat de la société et des brevets à l'inventeur de Cavalerie. C'était quatre mois plus tard en avril 2020.

Weelz! : Avant d'aller dans le détail des brevets, peut-être nous dire ce qu'est effigear ?

VL : Effigear, c'est au départ un constat. La solution du dérailleur que l'on connait n'est pas adaptée aux nouveaux usages du vélo. La cyclologistique, le gravel, le vélo au quotidien. Le dérailleur est une super solution pour l'utilisateur, mais qui impose trop de contraintes sur les matériaux (la chaîne notamment).

Avec Effigear, nous souhaitons proposer une alternative ; un système de boite de vitesses vélo, à pignons, qui va permettre de jouer sur les développements (comme un dérailleur), mais aussi simplifier l'expérience de l'utilisateur et mieux respecter les contraintes mécaniques des matériaux. En quelques mots, on veut garder l'intérêt du dérailleur (possibilité de jouer sur le développement) en gommant ces défauts (contraintes mécaniques, confort d'usage). Et la solution, c'est une boite de vitesses.

La boite noire est une boite de vitesses

Weelz! : Donc, vos concurrents sont les dérailleurs Shimano, Sram ou encore Campagnolo ?

VL : Exactement. Nous proposons une solution différente au dérailleur. Après, annoncer que nous concurrençons Shimano ou SRAM, il y a de la marge et c'est bien de rester modeste. Nous proposons une solution de transmission différente, une alternative. Il y a un autre acteur allemand sur ce créneau, Pinion. Notre solution est assez comparable à ce qu'ils proposent. Là aussi, nous ne nous considérons pas comme concurrents de Pinion, mais bien complémentaires.

Weelz! : Expliquez-nous alors.

VL : Pour moi, nous sommes meilleurs que Pinion sur certains segments de marché. Typiquement, on va être super bons sur le VTT (Ndlr : grâce à l'expérience avec Cavalerie). On va être super bons sur le gravel, puisqu'on a vraiment une transmission qui est top. Et surtout, on offre des différenciateurs importants (Ndlr : une large différence entre les petits et longs développements).

On a un vrai shifter VTT, alors que Pinion offre simplement une poignée tournante, qui est moins adaptée au VTT. En vélo cargo, le confort du shifter versus la poignée tournante est moins primordiale. Bien entendu, je ne suis pas là pour dire que Pinion, ce n'est pas bien. C'est plutôt que, dans l'esprit, nous avons des arguments à faire valoir. En fait on a chacun notre mot à dire avec Pinion. Quand on présente notre solution à l'Eurobike en 2020. Le directeur commercial de Pinion vient nous voir et nous dit : "c'est génial de toutes façons de concurrencer SRAM et Shimano".

Weelz! : Oui, quand on crée une nouvelle solution, qu'on est un nouveau produit, qu'on est les seuls sur le marché. En général c'est qu'il n'y a pas de marché. Il faut le créer. Ça prend du temps, de l'énergie, de l'argent. Un travail d'évangélisation auprès des professionnels, des usagers. Être au moins deux sur un segment de marché, c'est une émulation. C'est aussi pour le premier arrivé, une confirmation que l'idée initiale est entrain de prendre. Avez-vous encore cet enjeu de votre côté ? Celui d'expliquer votre solution ?

VL : Exactement. Quand on reprend l'entreprise avec David, ça fait dix ans que la boîte de vitesses vélo telle que nous la proposons existe. La solution, on sent bien que ça infuse sur le marché ; qu'il y a un intérêt mais aussi une certaine timidité et réticence. Ça n'a pas encore percé.

"Le dérailleur est moins adapté aux nouveaux usages et le marché est en train de s'en rendre compte petit à petit"

Pinion, je ne sais pas combien il font de boites vitesses, mais disons 5000 par an. Aujourd'hui, soyons clairs, la boite de vitesse vélo, on est epsilon par rapport au dérailleur. Mais, c'est en train de prendre, parce que le marché change, évolue. On est une solution qui est adaptée à la mobilité électrique, à la vélogistique, à l'essor du vélotaf. Le dérailleur est moins adapté aux nouveaux usages et le marché est en train de s'en rendre compte petit à petit.

des rouages

Weelz! : Revenons au deux brevets ? Est-ce possible de les résumer en quelques mots ?

VL : Très simplement en fait. Les deux brevets résident dans le système de changement de vitesse. On a un axe, sur lequel on fait circuler une navette de droite à gauche. Cette navette va venir soulever des cliquets au travers de petites billes.

Ce mécanisme permet d'engager les différents pignons (ils sont 9) et va venir solidariser un des pignons avec l'axe pour pouvoir faire tourner l'autre train de pignons (qui lui est fixe) et le faire sortir puis aller vers la transmission. (Ndlr : l'interview était en visio. C’était assez clair en voyant le mécanisme dans les mains de Vincent. A la relecture, là, c'est quand même très abstrait ! Une petite vidéo YouTube ci-après devrait vous aider. En tout cas moi, elle m'a aidé !).

Weelz! : Et donc votre boite de vitesse, c'est une façon de respecter la linéarité de la chaîne ?

"l'ensemble des pignons sont dans une boîte, dans un carter en bain d'huile, complètement scellé, à l'abri des impuretés"

VL : Oui d'une part. Il faut savoir que l'ensemble des pignons sont dans une boîte, dans un carter en bain d'huile, complètement scellé, à l'abri des impuretés. Et la saleté, en plus des torsions, c'est de l'usure prématurée. Et des déréglages intempestifs aussi.

Aussi, notre brevet et l'intérêt de notre système de changement de vitesses : il est indépendant du couple. C'est-à-dire quel que soit l'état de la transmission, qu'elle tourne ou pas, que les pédales tournent ou pas, qu'elle soit donc à l'arrêt ou en mouvement. Que tu sois en montée ou en descente, on peut toujours changer les vitesses et on peut les changer, d'un seul coup, ou presque. Donc, tu peux passer de la première à la neuvième de manière presque instantanée alors que si tu devais faire la même chose sur un système dérailleur, il te faut à minima 2 à 3 tours de roue.

Le cadre doit être pensé pour accueillir cette boite de vitesses

Weelz! : Quand vous rachetez la marque fin 2019, il y a surtout des brevets. Mais est ce qu'il y a déjà une industrialisation et une mise sur le marché, du chiffre d'affaires donc ?

VL : Alors... Une mise sur le marché oui, pas réussie de facto. Les deux brevets datent de 2009 et 2011. Sur le deuxième brevet, David a participé à la fiabilisation. En fait, l'entreprise et l'équipe étaient vraiment confrontées à un problème.

Guy Cavalerie, c'est un inventeur génial et un ingénieur brillant, qui a fait dix années de recherche et de développement, de fiabilisation du produit et de début d'industrialisation, sans pour autant avoir trouvé commercialement les débouchés. Pour autant, ils ont fait un super boulot puisque l'entreprise a tenu pendant dix ans, sans forcément énormément de ressources ; si ce n'est les ressources de Guy. Et comme souvent, tout est une question de timing. Mon association avec David est arrivée à un moment où les deux n'arrivaient plus à avancer ensemble.

Effigear, la boite de vitesses de vélo Origine France
Effigear, la boite de vitesses de vélo Origine France

La notion de timing est primordiale. Le produit était mûr, l'évolution du marché était lancée. C'était le bon moment. Cette opportunité sur la mobilité électrique active, il y a une sorte de momentum. Ça fait dix ans qu'on a des mid-drive (moteurs centraux) aujourd'hui installés sur les vélos. Et finalement, quand on y pense, sur le vélo, il n'y a pas eu d'évolution ou d'innovation majeure ces dix dernières années. Juste une belle évolution de la motorisation électrique mais aucune innovation de rupture...

"L'efficience du système de dérailleur est largement prouvée. Et pourtant, on est quand même sur une aberration mécanique majeure."

Aujourd'hui, un vélo électrique, c'est juste un moteur électrique au centre du vélo. Et puis derrière tout le reste, c'est de la technologie cycle classique. Et on se rend bien compte que cette technologie cycle classique aujourd'hui, elle n'est pas durable pour l'utilisateur, elle est difficilement gérable. L'efficience du système de dérailleur est largement prouvée. Et pourtant, on est quand même sur une aberration mécanique majeure. Une chaîne, normalement, c'est fait pour travailler droit ; pas pour aller à droite à gauche ; déjà avec les watts des jambes de cycliste, ajoutons les watts du moteur électrique et nous sommes presque dans une impasse.

Valeo arrive dans le (smart) système

Weelz! : Avant d'évoquer votre partenariat avec Valeo, parlons Made in France. Effigear, en France, ça veut dire quoi ?

VL : On produit la totalité de nos boîtes de vitesses vélo ici, dans la Loire. La matière première de notre boîte de vitesses est sourcée à 85 % en France. Tout est ensuite fabriqué et assemblé en France. L'ensemble de notre sous-traitance est en France, principalement même locale, à moins d'une centaine de kilomètres.

J'ai tous les fournisseurs de métaux, les traitements qu'on peut faire à l'extérieur. On a les machines ici, centre d'usinage, un tour numérique pour fabriquer nos axes, nos pignons. La seule chose que nous sous-traitons est une pièce majeure, sur les deux éléments carter et boîte de vitesse. Le carter est en magnésium. On a un moule, c'est fondu et donc ça, on le sous traite totalement, du côté de Dijon.

Weelz! : Le moule est-il produit en France ?

Non. On aurait pu. Le savoir-faire existe en France. Mais, on n'avait pas les moyens de le produire en France. Il est donc fait en Asie. parce que en France c'était pas dans nos moyens financiers.

Weelz! : C'est quel ordre de grandeur la différence ?

On a investi 70.000 Euros, rien que dans ce moule. Quand tu lances une société, même un facteur de 20 % ou uniquement 10% c'est important. Chaque euro compte. Et dans nos cas, produire ce moule en Asie, oui c'est plus long, oui c'est plus de stress, mais à la fin, c'est le portefeuille qui dicte tes décisions. Donc on a fait faire le moule et après on l'a rapatrié avec la première fonte. Et maintenant toute la fonderie va avoir lieu en France.

Usiné c'est quand même beau.

Weelz! : Effigear c'est combien de personnes aujourd'hui ?

VL : Douze. on est sept employés en CDI. Les cinq autres sont des alternants, ou stagiaires. On a une super équipe et on s'estime chanceux de réussir à attirer des talents. C'est un vrai enjeu. Nous sommes à la campagne (Maclas, dans la Loire, limite avec l'Ardèche, à quelques kilomètres d'Annonay). Avec David, on se posait quand même pas mal de questions pour notre capacité à attirer des gens au bureau. Il faut croire que le projet est intéressant !

Weelz! : Toujours le made in France, vous êtes accompagné par la BPI ou par Business France ?

VL : Effectivement,on a financé notre budget 2021 bien sûr. Sur une levée de fonds auprès d'investisseurs privés. Je vais appeler ça la proximity money. On a levé 200.000 € auprès d'investisseurs, complétés par un prêt innovation auprès de la BPI de 300.000 €. On a eu l'opportunité aussi de recevoir une subvention de l'industrie du futur, de 150.000 €, de mémoire, puis un emprunt bancaire de 340.000 €.

Donc si l'addition est juste, on doit être juste en dessous du million d'euros d'argent levé sur 2021. Ce qui nous a permis de financer notre budget, et de faire tous les investissements et d'être prêts pour commercialiser. Cette confiance d'investisseurs, de la BPI, a probablement aussi mis en confiance une entreprise comme Valeo avec laquelle aujourd'hui nous avons un contrat de licence et de trading.

Weelz! : Justement parlons-en de Valeo...

VL : Pour nos deux brevets, nous avons cédé une licence non exclusive à Valeo. Ceci nous a permis d'itérer notre produit, qui avait 10 ans après sa première version. De le faire encore évoluer, mais cette fois ci avec le support d'un groupe industriel. Une équipe énorme, une trentaine d'ingénieurs. Valeo met les moyens dans la mobilité, dans la mobilité électrique. Ils nous apportent de l'ingénierie, de la méthodologie, du volume. Nous leur apportons de l'agilité, une connaissance du marché. Il faut bien distinguer deux choses : il y a l'activité boîtes de vitesses Effigear ; et il y a l'activité moteur vélo électrique avec boîte de vitesses de Valeo.

L'un des premiers vélos équipés Valeo / Effigear, testé par Xavier
Un châssis de triporteur pendulaire Ili Cycles

Puisque le sujet c'est le Made in France. On a aidé Valeo à l'intégration et au développement du produit. Après, c'est un produit 100% fabriqué par Valeo. Il se trouve qu'ils ont choisi aussi de fabriquer leurs moteurs en France, à Saint-Quentin-Fallavier. Donc on reste dans le made in France aussi, même si c'est une usine d'assemblage. Et la majorité des composants quand même ont une origine à minima européenne. Je dis cela parce que ça démontre une certaine cohérence, un certain partage de valeurs. Après, où Valeo fabriquera le jour où les volumes exploseront, c'est à eux de se positionner sur ce sujet.

Gros plan sur le cœur de la machine

Weelz! : Et 2022 2023, vous voyez le futur comment ?

VL : On commence tout juste à livrer nos produits. Dans la boite, on a aussi les VTT Cavalerie. On va lancer un VTTAE à la fin de l'année. Honorer nos commandes, sortir le VTTAE, faire cela correctement, dans les temps, sans couac, on aura déjà coché deux cases, la troisième ? Essayer de livrer nos clients moteurs. Ça, ce sera donc à partir du mois de septembre 2022.

C'est pour nous, le bon moment de montrer notre indépendance et notre autonomie véritablement vis à vis de Valeo. On bosse super bien avec eux. Il faut que ça continue ; qu'on grandisse ensemble. Aussi, aujourd'hui, si on parle de vélo cargo et de vélogistique. Il y a tellement de projets nouveaux avec véhicules à pédales qui sont en cours de développement. C'est pour nous aussi un énorme boulot pour adapter nos produits et solutions à ces nouveaux segments. 2023 va être passionnant.

➡️ Plus d'infos sur le site officiel de Effigear.

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