Déconfinement : le plan de Grenoble pour devenir l’incontestable capitale du vélo en France

Déconfinement : le plan de Grenoble pour devenir l’incontestable capitale du vélo en France

Pour devenir capitale du vélo, il manquait à Grenoble un moment de rupture pour transformer l’essai. C’est là où intervient la crise sanitaire actuelle (Lire notre première partie : "Comment Grenoble s'est préparée à déconfiner l'usage du vélo quotidien").

Eric Piolle, le maire écologiste de Grenoble s’est résolu sans peine à écrire une nouvelle page blanche alors que les pouvoirs publics, les partis politiques, les syndicats et les associations s’échinent à imaginer des solutions pour une vie quotidienne sereine dans le déconfinement.


Yann Mongaburu, président du SMMAG, et Christophe Ferrari,
président de Grenoble-Alpes Métropole, sur la première piste TempoVélo
Crédits : Grenoble-Alpes Métropole

Eric Piolle et les élus de la majorité, à la ville comme à la métropole (en premier lieu Christophe Ferrari, le président de la métropole et maire de Pont-de-Claix, et Yann Mongaburu, élu métropolitain et président du SMMAG), assument la priorité donnée au vélo comme principale alternative pour les nombreux usagers qui vont se désaffectionner des bus et du tramway. 

Comme de nombreuses autres villes, Grenoble craint que les transports en commun, en premier lieu ses trois premières lignes de tramway et les lignes de bus à haut niveau de service, ne soient très massivement évités au moment du déconfinement et que, par conséquent, le trafic automobile et la pollution de l’air explosent lors du déconfinement.

Il s’agit aussi d’empêcher la reprise de la diffusion du covid-19 et des contaminations. La capacité des transports en commun va être réduite de moitié pour permettre le respect des gestes barrière, et ce jusqu'en septembre au moins. Un siège sur deux sera neutralisé, des zones d'attente seront marquées au sol, et les flux de passagers seront régulés dans les principaux arrêts.

Tempo ... Vélo

Une grande partie des 90 millions de déplacements effectués chaque année dans les transports en commun va devoir se faire autrement, et en premier lieu à vélo. Villes et métropole se sont coordonnées pour lancer la création de pistes cyclables temporaires en prenant de la place à l’automobile. Le mot d’ordre est de fluidifier les déplacements dès cette première semaine du déconfinement.

"Reporter à court terme pas moins de 100 000 usagers de la voiture et des transports publics vers le vélo"

Le président du nouveau Syndicat mixte des mobilités de l’aire grenobloise (SMMAG), Yann Mongaburu, espère reporter à court terme pas moins de 100 000 usagers de la voiture et des transports publics vers le vélo chaque jour pour réussir le pari du déconfinement, faisant écho aux objectifs de triplement de la pratique du vélo fixé par un document-cadre de 2015. Cela reviendrait à multiplier par plus de deux le nombre de déplacements à vélo effectués dans la ville en quelques mois. 

Une ambition sans commune mesure en France, mais qui révèle combien les pouvoirs publics veulent combler le décalage entre la réalité de la pratique et les objectifs fixés en 2015.

L’association locale des usagers des modes alternatifs à la voiture, l’ADTC, a déjà fait part à de multiples reprises de ses appréhensions : atteindre 12% de part modale vélo en 2020 à l'échelle de la métropole - soit plus qu’un doublement du nombre de déplacements à vélo - était difficilement atteignable à moins d’engager un scénario de rupture pour le système de déplacements grenoblois. Ce qui est en train de se passer avec la crise sanitaire dans un contexte politique inédit, alors que les élections locales, marquées par la poussée du vote en faveur des écologistes, restent en suspens. 

"Passer un nouveau seuil dans la transition mobilitaire de la ville"

En matière d’arbitrages politiques et pas uniquement pour la distanciation physique, la couleur est donc très clairement annoncée. Les mesures en faveur du vélo et notamment les pistes cyclables provisoires ne sont pas mises en oeuvre à la seule fin de renforcer la cyclabilité de la ville et la part modale du vélo, mais bien pour passer un nouveau seuil dans la transition mobilitaire de la ville.

https://twitter.com/EricPiolle/status/1257552233710981128

« Le déconfinement doit être l’occasion de rendre Grenoble encore plus vivable » estime ainsi Eric Piolle. Pour le maire, l’incertitude des temps à venir est une opportunité pour installer dès maintenant un réseau structurant, dont la vocation principale est de compléter le réseau Chronovélo sur des axes importants de circulation. 

C’est à la fois une décision de continuité de la politique en faveur du vélo menée lors du dernier mandat et d’anticipation par rapport aux projets d’un éventuel prochain mandat. En février, en pleine campagne électorale, Eric Piolle avait annoncé vouloir engager près de 100 millions d’euros pour aménager 27 km de proxivélos, des liaisons structurantes complémentaires au réseau chronovélo, et appuyer la réalisation de 55 km de pistes chronovélo. 1000 nouvelles places de stationnement sécurisées étaient également dans les cartons.

La première des pistes provisoires TempoVélo, sur les quais rive gauche de l'Isère, tracée début mai 2020
Crédits : Grenoble-Alpes Métropole

18 km de voies cyclables supplémentaires en un mois

"La volonté d’une métropole d’accélérer une politique vélo déjà très dynamique depuis plusieurs années"

Dans la perspective du déconfinement, les dernières annonces locales en faveur du vélo traduisent la volonté d’une métropole d’accélérer une politique vélo déjà très dynamique depuis plusieurs années. Dès le début du confinement, la petite équipe technique chargée de la politique vélo s’est mise en ordre de bataille pour engager l’exécution rapide d’aménagements.

Il s’est agi d’aménager des intersections représentant des coupures urbaines majeures, les sections de chronovélos pas encore aménagées et de traiter les accès aux établissements scolaires et d’enseignement supérieur. L’opportunité de tester des aménagements sur les tronçons prévus dans le PDU ou dans le Schéma directeur vélo, est apparue comme une évidence.

Le plan des aménagements provisoires de Grenoble (représenté par des ovales rouges) complète le réseau existant, en jaune,
et le réseau structurant des transports en commun - les lignes de tramway A, B et C et les lignes de bus Chrono)
Crédits : Grenoble-Alpes Métropole

Trois niveaux identifiant la difficulté en termes de réalisation d’aménagement ont été déterminés : les aménagements les plus complexes demandant des modifications de plan de circulation ; les  phases de feux aux carrefours ; et des instructions spécifiques aux abords de la plateforme du tramway. Une étude globale du plan de circulation, même en période de trafic faible, et des observations constantes des flux de cyclistes sont menées en parallèle. 

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Le résultat est prometteur. Un plan prévoyant la création de pistes cyclables temporaires est en train d’être rapidement installé, en suivant les principales lignes de transports en commun (tramway et bus Chrono). 18 kilomètres seront déployés d’ici la fin mai à Grenoble et dans plusieurs communes limitrophes, venant assurer des continuités au réseau existant qui compte 475 km d’itinéraires.

La mairie a autorisé les travaux avant le 11 mai. 6 autres communes de banlieue ont déjà fait de même ou ont fait part de leur intérêt, notamment Échirolles, Eybens, Fontaine, Meylan, Pont-de-Claix, Saint-Martin-d'Hères et Saint-Martin-le-Vinoux. Plusieurs deux fois deux voies sans stationnement latéral, en périphérie, pourraient ainsi vivre leurs derniers jours. Ces pistes seraient capacitaires, de manière à laisser de l’espace pour se croiser et pour dépasser. 

Il y a déjà des aménagements provisoires sur l’avenue Jean Perrot et sur les quais rive gauche de l’Isère (quais Créqui, Stéphane Jay, Claude Brosse et Jongkind), deux axes réputés assez hostiles à la pratique pour la moyenne grenobloise. Sur 1,5 km de quais, la chaussée automobile a été réduite à une voie pour libérer de la place et permettre la continuité d’un double-sens cyclable jusque-là interrompu.

Quant à l’axe Général Champon-Berthelot, il est déjà doté d’une bidirectionnelle qui est néanmoins située sur trottoir et provoque des conflits aux intersections. De nouveaux sas ont été matérialisés et les traversées d’intersections bénéficient d’un marquage renforcé.  Les avenues Général Champon - Marcelin Berthelot devraient être dotées d'aménagements provisoires sur chaussée avant fin mai. Les premières véritables vélorues sont aussi envisagées.

Publicité en faveur du vélo en temps de déconfinement
par le Syndicat mixte des mobilités de l’aire grenobloise (SMMAG)
Crédits : SMMAG, Grenoble-Alpes Métropole

"promouvoir le vélo comme solution majeure pour les déplacements"

Originalité : le réseau temporaire s’est vu doter d’un nom, TempoVélo, et d’une identité graphique, ce qui témoigne du soin apporté à faire connaître ces nouveaux itinéraires et promouvoir le vélo comme solution majeure pour les déplacements en période de déconfinement. Comme dans plusieurs autres villes petites et grandes, ces aménagements sont conçus avec des éléments assez légers et réversibles pour procéder à des ajustements et tester des itinéraires. Les travaux de balisage par des plots rouges et blancs et de marquage ont commencé une semaine avant le déconfinement. 

Il ne fait aucun doute que les pouvoirs publics grenoblois chercheront à maintenir ces aménagements sur ces axes qui n’avaient pas été requalifiés jusque-là, afin d’éviter le trop-plein de travaux et les vives controverses qui vont avec, et alors que les associations de commerçants restent à cran après la généralisation du 30 km/h et la mise en place de la zone à trafic limité dans le centre-ville.

Le stationnement et la communication ne sont pas négligés

Les mesures exceptionnelles pour promouvoir le vélo sont loin de se limiter à la dimension des seules infrastructures. Dans le cadre d'un nouveau contrat de délégation de service public, 500 places de consignes ont été également ouvertes plus tôt que prévu dans cinq parkings en ouvrage.

A celui de la gare, sous-utilisé depuis plusieurs années, une réduction de 50% des tarifs a été annoncée pour favoriser l'intermodalité : avec l'option d'entretien par l'équipe Métrovélo, le coût de l'abonnement annuel n'est plus que de 44,5 euros (24,5 sans l'entretien). Le SMMAG a promis des centaines de places de stationnement temporaires en cohérence avec la statégie de son plan piéton, pour accompagner les plans de mobilité des employeurs et des établissements scolaires.

Une aire de réparation sur le réseau Chronovelo

Enfin, la Métropole, qui porte depuis longtemps attention à la dimension “software” du vélo, ne lésine pas sur la communication. La maison des mobilités de l’aire grenobloise a publié sur les réseaux sociaux une série de tutoriaux vidéo pour assurer l’entretien basique de sa bicyclette.

L’offre du service de location Métrovélo sera renforcée grâce à la nouvelle agence mobile, qui sera notamment très présente dans le quartier populaire de La Villeneuve et du Village Olympique. Pour la première fois, les vélos de location jaunes pourront être réservés en ligne et livrés directement chez les usagers, avec l’aide et les conseils d’un agent. Ils seront livrés par exemple en remorque dans le Grésivaudan, une large vallée de l’Isère reliant Grenoble à Montmélian, au nord. Des cours de remise en selle seront proposés gratuitement durant l’été. Le SMMAG a promis des mesures pour accompagner la réouverture de treize ateliers d’auto-réparation dans l’agglomération. 

"Les déplacements effectués à bicyclette auraient déjà augmenté de 30% entre 2018 et 2019"

C’est donc tous les leviers de développement des composants du “système vélo” que la métropole tente d’actionner dans l’urgence pour transformer son système de déplacements. Les déplacements effectués à bicyclette auraient déjà augmenté de 30% entre 2018 et 2019. Si le nombre d’usagers double d’ici quelques mois, le niveau de pratique dans la ville-centre pourrait largement dépasser celui de Bordeaux et faire oublier le “vélo d’avance” de Strasbourg, qui a décidé de transformer son hypercentre, la Grande Île, en zone de rencontre, sans pour autant proposer d’alternative entièrement en site propre aux cyclistes pour éviter de la traverser.

Le boulevard circulaire de la Grande Île se fait attendre depuis 2013, à l’instar du Réseau Express Vélo (REVe), sans annonce de rupture en cette période pourtant propice en concrétisations spectaculaires de projets bloqués depuis longtemps, ou même inespérés. Le plan de déconfinement strasbourgeois, en matière de cyclabilité, semble s’adresser aux usagers du vélo déjà expérimentés et transformer les pratiques occasionnelles en habitudes quotidiennes.

"Tous les ingrédients semblent réunis pour faire de Grenoble la capitale incontestable du vélo"

Rien de tel à Grenoble, où la priorité est d’attirer des nouveaux cyclistes, en favorisant la vente chez les ateliers d’auto-réparation et chez les vélocistes, mais surtout en faisant sortir des caves et des garages les dizaines de milliers de vélos sous-utilisés.

Tous les ingrédients semblent réunis pour faire de Grenoble la capitale incontestable du vélo, plus seulement sur le plan de la qualité de sa politique cyclable, mais aussi de par le nombre des usagers. Il ne reste plus qu’à constater si les grenoblois vont plébisciter les nouveaux aménagements et se saisir des nombreuses mesures annoncées pour donner au vélo une place bien plus structurante qu'aujourd’hui. 

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